Talent sportif – partie #1

Qu’est-ce que le talent?

Des centaines de millions de dollars chaque année sont dépensés par de nombreuses équipes professionnelles et amateurs afin de répondre à cette question, jusqu’à présent sans grand succès. Au Canada, le financement de plusieurs programmes sportifs est basé sur l’énoncé que le talent existe et que les entraineurs devraient être en mesure de l’identifier.

L’idée derrière la promotion de tels programmes est d’augmenter le potentiel d’un athlète par une variété de mesures institutionnelles désignées afin d’accélérer le développement du “talent”. Par exemple, cela se fait en envoyant l’athlète à des compétitions additionnelles et/ou en l’exposant à de meilleures opportunités d’entrainements (ex : accès à des entraineurs de niveau national). Ces mesures exigent souvent que le jeune sportif ait à quitter sa famille et sa communauté tôt dans l’adolescence. Ces programmes sont basés, entre autres, sur des motifs économiques dans la perspective où les investissements gouvernementaux sont limités et doivent être distribués aux meilleurs “espoirs”. Les ministères s’attendent à un retour sur investissement…

Ces programmes sont mis sur pied en assumant que :

  1. Le succès international est le résultat à long terme d’une carrière “linéaire”
  2. Le succès augmente selon la durée de l’entrainement et le nombre de compétitions
  3. Un entrainement précoce, un succès précoce et la continuité dans un programme de développement sont corrélés positivement au succès à long terme à l’âge adulte.

Cependant, comment peut-on s’attendre à ce que des programmes publics réussissent cet exploit, alors que même des équipes professionnelles, avec des budgets de plusieurs millions de dollars, n’arrivent pas à bien évaluer les performances de jeunes adultes de 17-18 ans?

D’autant plus que ces programmes prétendent prédire les résultats de jeunes adolescents, avant même que débute la puberté. Certains programmes en Europe visent des jeunes de 9 ou 10 ans (exemple des académies de soccer). Non seulement il n’existe présentement aucune évidence claire qu’il est possible de prédire des performances futures, mais il est même démontré substantiellement que la majorité des méthodes de sélection précoce d’athlètes sont mauvaises pour les résultats à long terme. Plus l’âge de l’athlète est loin de la performance à prédire, plus il est totalement improbable de bien choisir les athlètes “talentueux”. Le tableau 1, donne quelques exemples des ratios d’efficacité obtenus avec un recrutement précoce.

Tableau 1 : Vaeyens et al. (2009).

Un des problèmes qui existent présentement est le fait que la majorité des études et des prédictions par les instances sportives sont faites à partir de mesures anthropométriques ou par une seule variable. L’examen des prédictions à long terme nous indique une très mauvaise précision ce qui suggère que les systèmes sportifs qui se basent sur de tels approchent peuvent en fait avoir des résultats plus néfastes que bénéfiques. Surtout chez la sélection de jeunes d’âge primaire.

Dans le tableau 2, nous pouvons constater que les performances en compétition d’un jeune athlète junior (« early junior athlete age ») sont un critère “très pauvre” pour estimer la performance future. Per contre, il est intéressant de voir que les attitudes telles que la résilience et la motivation sont, eux, de “bons” critères d’estimation.

Tableau 2 : Fuchslocher et al. (2013)

Dans un autre ordre d’idées, il est clairement établi que les chances d’identifier un futur champion augmentent en fonction du temps. Évidemment, la précision de la prédiction sur un “talent potentiel” va augmenter avec l’âge de l’athlète. Donc, plus la sélection se fera tôt, plus il y aura des talents potentiels qui seront tout simplement éliminés, ce qui est exactement le contraire du résultat désiré. Il est aussi de plus en plus démontré que les athlètes qui atteignent les meilleurs rangs au niveau sénior sont en majorité ceux qui n’avaient pas été sélectionnés en âge junior.

Dans le tableau 3, nous pouvons remarquer que plus un jeune joueur de soccer allemand entre dans une équipe nationale à un âge avancé, plus il atteindra un haut niveau de ligue. Ces données sont en concordance avec celles trouvées chez des joueurs de handball danois ainsi que dans plusieurs sports en France, en Grande-Bretagne et au Canada.

Tableau 3 : Guellich, A. (2013)

Un des éléments qui est mentionné dans les programmes tels que Next Gen par le programme À Nous le Podium est celui qu’il serait possible de prédire les performances d’un athlète 5 à 8 ans avant l’âge de la performance ciblée. Dr Joe Baker, professeur du département de Kinésiologie et de sciences santés de l’université de York à Toronto met en doute cette approche. Selon les nombreuses données recueillies, identifier le talent reviendrait, entre autres, à supposer d’avoir la capacité de prédire l’évolution du sport lui-même, c’est-à-dire les composantes techniques, mentales et autres qui seront nécessaires, dans plusieurs années, pour être performant au niveau international. Même les sports professionnels, où le financement est loin d’être un problème, n’arrivent pas à bien identifier et évaluer leurs jeunes prospects avec des taux de réussite de 3% pour la MLB et 17% la NBA selon Dr. Baker. Ainsi, ajoutée à la complexité du développement personnel de l’athlète, la prédiction, 5 à 8 ans d’avance, qu’un athlète va performer relève donc probablement de l’impossible.

De plus, une des raisons pour laquelle les programmes d’identification de talent ne semblent pas fonctionner est qu’il est encore impossible de bien cerner ce qu’est le talent et comment il peut être mesuré de façon fiable. D’autant plus que ces programmes se basent exclusivement sur la supposition que le talent sert à prédire l’excellence, une affirmation n’ayant pas été prouvée dans la science.

Il serait donc bénéfique qu’il s’effectue un changement de paradigme. Au lieu de développer des programmes qui se basent sur l’identification de talent, il faudrait plutôt développer l’expertise des entraineurs de niveau régional à amener chaque jeune athlète au meilleur de son potentiel, peu importe s’il est « talentueux » en très jeune âge.

Une des avenues possibles serait de rediriger les fonds mis dans les programmes « d’identification de talent” vers des programmes de développement des bases physiques et psychologiques à visée large. Cela permettrait de toucher un nombre significativement plus grand de jeunes athlètes, tout en rendant acceptable et en valorisant différentes vitesses de développement des habiletés. Nous cesserions donc de financer des programmes visant une poignée de jeunes, à un âge de grande vulnérabilité.

En terminant, il serait aussi profitable d’établir avec plus de conviction de se concentrer sur la qualité des entrainements et l’expertise des entraineurs. Là repose la clé d’un impact à long terme qui apportera de grands résultats.

Coach Smart

LIENS YOUTUBE CONFÉRENCE Dr. JOE BAKER

RÉFÉRENCES

Fuchslocher, J., Romann, M., & Gulbin, J. (2013). Strategies to Support Developing Talent.

Abbott, A., Button, C., Pepping, G.-J., & Collins, D. (2005). Unnatural selection: Talent identification and development in sport (Vol. 9).

J. A. Howe, M., Davidson, J., & Sloboda, J. (1998). Innate talents: Reality or myth? (Vol. 21).

Barreiros, A., Côté, J., & Fonseca, A. (2014). From early to adult sport success: Analysing athletes’ progression in national squads (Vol. 14).

Guellich, A. (2016). Talent Identification and Talent Development Programmes – with particular regard to Soccer.

Mann, D., Dehghansai, N., & Baker, J. (2017). Searching for the Elusive Gift: Advances in Talent Identification in Sport (Vol. 16).

Wrang, C., Rossing, N., lilholt, r., gro hansen, c., bjarke hansen, c., & Karbing, D. (2018). Relative Age Effect and the Re-Selection of Danish Male Handball Players for National Teams (Vol. 63).

Robinson, K. (2016). Towards an understanding of talent identification in elite sport. York, Toronto.

Vaeyens, R., Guellich, A., R Warr, C., & Philippaerts, R. (2009). Talent Identification and Promotion Programmes of Olympic Athletes (Vol. 27).

Johnston, K., Wattie, N., Schorer, J., & Baker, J. (2017). Talent Identification in Sport: A Systematic Review (Vol. 48).

RESSOURCES SUPPLÉMENTAIRES

Ostojic, S., Castagna, C., Calleja-Gonzalez, J., Jukic, I., Idrizovic, K., & Stojanovic, M. (2014). The Biological Age of 14-year-old Boys and Success in Adult Soccer: Do Early Maturers Predominate in the Top-level Game? (Vol. 22).

Rongen, F., McKenna, J., Cobley, S., & Till, K. (2018). Are youth sport talent identification and development systems necessary and healthy? (Vol. 4).

Cobley, S., Baker, J., Wattie, N., & McKenna, J. (2009). Annual Age-Grouping and Athlete Development: A Meta- Analytical Review of Relative Age Effects in Sport (Vol. 39).

Thanuraj, S., & Sellathurai, J. (2018). Develop Talent Identification Model. Holtey-Weber, J. (2015). Talent Development in Sports and Beyond.

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