Culture sportive: l’approche Norvégienne

Lorsque vous examinez l’implantation d’une idée ou d’une mesure, il est impératif de regarder les conséquences concrètes de cette idée au lieux de tomber hypnotiser des beaux discours ou des belles paroles.

C’est bien connu, les pays scandinaves sont plutôt pragmatiques côté “idées-implantation-résultats”.

Ce faisant, suite aux résultats décevants aux olympiques de 1988, la Norvège s’est tournée vers la planification des jeux de Lillehammer en 1994. Pour ce faire, les dirigeants sportifs ont complètement remanié leur système de développement afin de mettre en place une nouvelle philosophie sportive.

Sans regarder en détail les modifications structurelles et organisationnelles, nous regarderons dans ce texte un concept en particulier, celui d’interdire la publication des résultats et des classements avant l’âge de 13 ans.

Ce modèle provient, entre autres, d’une philosophie développée au tournant des années 90 par Thor Ole Rimejorde dont le slogan fut “l’athlète au centre”. L’objectif de cette approche était de mettre l’athlète au centre d’un développement holistique. Un concept bien connu de nos jours, mais révolutionnaire en 1990. D’autant plus que même en 2021, ce concept est largement “discuté”, mais ô combien mal implanté dans nos structures.

Contrairement à l’approche canadienne de “victoire à tout prix” développée avec des programmes tels qu’À Nous le Podium depuis 2005, la Norvège, en 1988, avait décidé de reléguer les performances dans le développement de l’athlète au troisième rang. C’est-à-dire après les éléments tels que la capacité intellectuelle et le développement social.

Il s’agissait donc d’une approche dont la priorité et l’objectif fondamental étaient le développement basé sur l’habileté de penser, d’utiliser son cerveau et développer l’amour du “savoir”.

Évidemment, un jeune athlète qui n’a plus son focus ou sa pression sur le résultat aura plus d’opportunités et de libertés pour son développement intellectuel. Nous pouvons ajouter aussi l’immense place que pourra prendre le développement de la créativité et le développement des habiletés techniques spécifiques d’un sport donné.

Selon l’approche M. Rimejorde, l’élément intellectuel est important afin d’apprendre aux jeunes athlètes les éléments suivants:

  • Apprendre par eux-mêmes (principe d’autonomie)
  • Utiliser son cerveau et poser des questions (développement cognitif)
  • Développer la capacité de responsabilité (si je désire être bon, ça devra venir de moi)
  • Débuter un processus de développement vers l’élite qui pourra prendre de 5 à 12 ans.

De cette façon, ces éléments aideront à développer des athlètes qui seront en mesure de prendre la responsabilité de leur cheminement sportif et humain. Évidemment, il s’agit ici d’un apprentissage qui est plus long que court. D’où l’importance de la patience dans le développement et les apprentissages de nos jeunes athlètes.

Il s’agit donc du contraire à une vision court terme qui “identifie” les meilleurs athlètes tôt dans leur développement.

En d’autres mots, cette méthode “à la norvégienne” pourra avoir comme effet de développer des humains qui deviendront des “apprenants” tout au long de leur vie.

Au fil des années, la structure sportive norvégienne en est donc venue à interdire la publication de résultats avant l’âge de 13 ans.

En d’autres termes, garder les enfants motivés et ne pas essayer le plus possible d’avoir des athlètes de 11 ans performants, mais bien de développer des compétiteurs adultes matures.

Participation sportive

Au niveau de la participation sportive, cette approche semble élargir la base de participation dans les différents sports. Un élément qui semble être gagnant autant pour le sport de haute performance que pour la santé publique.

En effet, contrairement à la participation sportive au Canada, les statistiques en Norvège démontrent une augmentation substantielle de la participation dans le sport entre la période allant de 1997 à 2007. Évidemment plusieurs facteurs socio-économiques ont aussi aidé à ce dénouement.

Participation sportive au Canada de 1992 à 2010

Au niveau des entraîneurs, en enlevant de l’emphase sur les résultats, cela à aidé à créer une culture de coopération. Les entraîneurs sont donc encouragés à discuter entre eux et à apprendre les uns des autres.

Financement

Évidemment, les principes du financement du sport doivent aussi aller dans le même sens que le changement de culture puisque nous atteignons les objectifs que nous mesurons.

Malheureusement, ici au Canada, nous avons opté pour une approche diamétralement opposée. Nous avons évolué vers un financement des organisations sportives selon le principe de victoire à tout prix. Ce faisant, afin d’obtenir leur financement, certains organismes sportifs nationaux sont aussi mandatés d’élaborer des stratégies d’identification de talent chez des athlètes de plus en plus jeunes.

Plus nos programmes sportifs nationaux tenteront d’identifier les jeunes à un âge trop hâtif, plus les parents et les jeunes sportifs voudront se “professionnaliser” à des âges tels que 9-10-11 ans. Malheureusement, au détriment de leur propre développement et des résultats à long terme de notre haute performance.

Efficacité

Avec les informations actuelles, un administrateur compétent pourrait aussi être porté à évaluer l’efficacité d’un système de développement et non pas seulement le nombre de médailles total d’une nation. Pour imager cette notion, il est pertinent de se poser quelques questions.

Par exemple, nous savons que plus un pays dépense pour obtenir des médailles olympiques, plus ses athlètes rapportent des médailles.

Par contre, la véritable question ne devrait-elle pas être la suivante : quel est le coût financier PAR médaille olympique? Ce faisant, nous aurions une analyse beaucoup plus pertinente sur l’efficacité de notre système.

Si un pays dépense 5 millions par médailles et qu’un autre pays dépense 4 millions par médailles, ne serait-il pas pertinent de se demander si la structure sportive dans le pays qui a dépensé 5 millions devrait être modifiée au lieu de continuer à dépenser? Est-ce que la compétence des entraîneurs est suffisante pour le bon développement des athlètes si une médaille coûte 5 millions au lieu de 4 millions? Serait-ce possible de développer des athlètes pour 4 millions comme l’autre pays?

Est-il utile de rappeler que le sport amateur est principalement financé par les contribuables à même les taxes? Ne devrions-nous pas avoir des données claires, transparentes et publiques sur l’efficacité de nos programmes sportifs?

Jusqu’à quel point une approche “loin des résultats” telle que la Norvège l’utilise fait qu’elle est meilleure aux Jeux olympiques d’hiver que des nations de dizaines de millions d’habitants comme le Canada et les É.-U. avec leur approche de “victoire à tout prix”?

En ce qui me concerne, à la lumière des éléments disponibles, la réponse est claire. Nous devrions à tout le moins essayer d’éliminer les résultats chez nos jeunes sportifs avant le secondaire et changer notre système de développement.

Non pas pour les médailles, mais pour nos futurs adultes.

Dans le graphique suivant, nous pouvons constater la différence des résultats de la Norvège entre la période avant 1992 et celle à partir de 1992.

Tableau des médailles Jeux Olympiques 2010 (wikipedia)

Tableau des médailles Jeux Olympiques 2014 (wikipedia)

Tableau des médailles Jeux Olympiques 2018 (wikipedia)

Suggestions lecture

Andersen, P. L., & Bakken, A. (2019). Social class differences in youths’ participation in organized sports: What are the mechanisms? International Review for the Sociology of Sport, 54(8), 921–937. https://doi.org/10.1177/1012690218764626CH24-1-2014-eng.pdf. (n.d.).

Green, K. (n.d.). 6633P RHBK YOUTH SPORT-A2_246x174 mm. 13. Green, K., Thurston, M., Vaage, O., & Roberts, K. (2015). ‘[We’re on the right track, baby], we were born this way’! Exploring sports participation in Norway. Sport, Education and Society, 20(3), 285–303. https://doi.org/10.1080/13573322.2013.769947

Hemmestad, L. B., & Jones, R. L. (2019). Deconstructing high performance Nordic sport: The case study of women’s handball (the ‘team as method’). Sport in Society, 22(4), 671–688. https://doi.org/10.1080/17430437.2017.1389062

Støckel, J. T., Strandbu, Å., Solenes, O., Jørgensen, P., & Fransson, K. (2010). Sport for children and youth in the Scandinavian countries. Sport in Society, 13(4), 625–642. https://doi.org/10.1080/17430431003616332

Strandbu, Å., Bakken, A., & Sletten, M. A. (2019). Exploring the minority–majority gap in sport participation: Different patterns for boys and girls? Sport in Society, 22(4), 606–624. https://doi.org/10.1080/17430437.2017.1389056

Strandbu, Å., Bakken, A., & Stefansen, K. (n.d.). The continued importance of family sport culture for sport participation during the teenage years. 16.

Sport Participation 2010 (Research Paper ISBN # 978-1-100-23309-3; p. 85). (2013). https://central.bac-lac.gc.ca/.item?id=CH24-1-2014-eng&op=pdf&app=Library

2 thoughts on “Culture sportive: l’approche Norvégienne

  1. Bonjour Rémi,
    Merci pour tes articles pertinents. Je pense qie tu touches à des questions fondamentales qu’il faut adresser. Afin d’amener la réflexion plus loin j’ai une question. Ton article porte sur l’impact de la publication des résultats sur un pays. Ce sont des statistiques intéressantes, mais le lien causal n’est pas encore clair pour moi. As-tu une idée de l’impact sur le développement d’un individu dans un tel systeme?

    Merci,

    Nicolas

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